En bref...
Vous redoutez la prochaine tétée. Le mamelon est abîmé, parfois fissuré. Chaque mise au sein commence par une douleur vive. En France, 77 % des mères commencent à allaiter à la naissance mais elles ne sont plus que 54 % à deux mois (enquête Epifane 2021, Santé publique France) : la douleur, dont les crevasses, figure parmi les premières raisons d’arrêter plus tôt que prévu, alors qu’une crevasse est presque toujours réversible. La bonne nouvelle : la plaie n’est pas le vrai problème, elle en est le symptôme. Ce guide explique d’où viennent les crevasses, comment les soulager dès aujourd’hui, comment les soigner sans les aggraver, et surtout comment corriger la cause pour qu’elles ne reviennent pas.
L'essentiel en 30 secondes
Une prise du sein inadéquate est une cause fréquente de crevasses, même si ce n’est pas la seule. Ainsi, les crevasses peuvent apparaitre lors d d’une prise du sein trop superficielle : le bébé pince le mamelon au lieu de prendre l’aréole. La douleur qui dure n’est pas « normale ». Pour guérir : améliorer les positions mère-bébé et mamelon-bouche , soigner la plaie simplement (lait maternel, séchage à l’air), et faire vérifier la succion. Une douleur persistante, une crevasse qui ne cicatrise pas justifient un avis professionnel rapide. De la fièvre ou une plaque rouge sur le sein aussi.
Table des matières
Qu'est-ce qu'une crevasse, exactement ?
Une crevasse est une lésion de la peau du mamelon : rougeur, écorchure, fissure parfois profonde, qui peut saigner légèrement. Elle survient le plus souvent dans les premiers jours ou les premières semaines de l’allaitement, au moment où la mère et son bébé apprennent encore à trouver le bon geste.
Il faut distinguer deux choses qu’on confond souvent. Une sensibilité passagère au tout début de chaque tétée, qui s’estompe en quelques secondes une fois le bébé bien installé, peut être normale les premiers jours. En revanche, une douleur vive qui dure pendant toute la tétée, ou un mamelon visiblement abîmé, n’est pas un passage obligé : c’est un signal. La Haute Autorité de santé rappelle qu’un allaitement bien conduit ne devrait pas être douloureux, et qu’une douleur persistante doit faire rechercher une cause corrigeable plutôt que d’être endurée (HAS, 2002, recommandations toujours en vigueur).
Pourquoi les crevasses apparaissent-elles ?
Contrairement à une idée tenace, les crevasses ne sont pas dues à des tétées « trop longues » ni à une peau « trop fragile ». Dans la grande majorité des cas, la cause est mécanique : la façon dont le bébé prend le sein.
Quand la prise est bonne, le bébé a une grande partie de l’aréole dans la bouche, et le mamelon se retrouve loin au fond, contre le palais mou, à l’abri du frottement. Quand la prise est trop superficielle, le bébé ne saisit que le bout du sein : le mamelon est alors comprimé et frotté contre la langue et les gencives à chaque mouvement de succion. C’est ce pinçage répété qui abîme la peau. La Leche League France résume bien le mécanisme : la crevasse est presque toujours « la conséquence d’une succion inadéquate », et c’est en agissant sur la prise du sein qu’on la guérit durablement (La Leche League France, fiche « Crevasses »).
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette prise superficielle :
- Une position inconfortable : bébé installé trop bas ou trop loin ; tête mal alignée avec le corps.
- Un frein de langue restrictif : si la langue du bébé est trop courte ou peu mobile, il n’arrive pas à bien englober l’aréole. C’est une cause fréquente et sous-diagnostiquée des douleurs persistantes.
- Une confusion sein-tétine après l’introduction précoce d’un biberon ou d’une tétine, qui modifie le geste de succion.
- Un engorgement : un sein trop tendu rend l’aréole dure, plus difficile à saisir correctement.
Retenir la cause change tout : tant qu’elle persiste, même la meilleure crème ne fera que panser une plaie qui se réouvre à chaque tétée. Soigner, c’est traiter la peau tout en corrigeant ce qui la blesse.
Soulager la douleur
Avant même de régler la cause, on peut réduire la douleur dès la prochaine tétée. Quelques gestes à mettre en place :
- Commencer par le sein le moins douloureux. Le bébé tète plus activement au début de la tétée ; en démarrant du côté le moins abîmé, le réflexe d’éjection se met en route, et la prise sur le sein douloureux est ensuite plus douce.
- Varier les positions. Changer d’angle répartit les points d’appui et évite de solliciter toujours la même zone de la plaie.
- Rompre la succion avant de retirer le bébé. Glisser un doigt propre dans le coin de sa bouche entre les gencives pour casser le vide avant de le détacher : tirer le sein hors d’une bouche encore fermée aggrave la lésion.
- Soulager entre les tétées. Appliquer du lait exprimé manuellement, puis laisser à l’air, et éviter tout ce qui macère ou frotte (coussinets humides gardés trop longtemps).
Sur la question des antalgiques, la plupart des mères qui allaitent peuvent recourir au paracétamol aux doses usuelles si besoin (traitement à faire valider avec un professionnel de santé selon vos antécédents)
A ne pas faire...
Soigner la plaie sans l'aggraver
La peau du mamelon cicatrise vite quand on la laisse tranquille et qu’on retire la cause. Le protocole de base, recommandé par les structures de référence sur l’allaitement, tient en peu de choses :
| Geste | Comment | Pourquoi |
|---|---|---|
| Cataplasmes de lait maternel | Découper un carré de compresse non tissée de la taille du mamelon, et l’imbiber de lait frais à saturation. Poser sur le mamelon et recouvrir de film alimentaire. A renouveler à chaque tétée ou toutes les 3 heures. | Le lait a des propriétés apaisantes et favorise la cicatrisation, sans coût ni risque |
| Séchage à l’air | En l’absence d’amélioration en milieu humide, privilégier une cicatrisation à l’air. Appliquer généreusement du lait sur le mamelon, puis laisser le mamelon à l’air libre entre deux tétées. | Un milieu sec et aéré réduit la macération et les surinfections |
| Lanoline pure | La lanoline purifiée peut être utilisée chez certaines femmes pour protéger et hydrater le mamelon. Elle n’est toutefois pas indispensable et peut, chez certaines personnes, provoquer une réaction cutanée qui maintien une sensibilité sur le mamelon. En cas d’aggravation de la douleur ou d’irritation (mamelon rouge), arrêtez-la. | La lanoline crée un film protecteur en prévention mais ne permet pas toujours la cicatrisation des plaies installées. Risque d’allergie qui entretient la sensibilité mammaire. |
| Hygiène simple | Eau claire ; pas de savon agressif ni d’antiseptique répété | Le mamelon n’a pas besoin d’être désinfecté à chaque tétée ; le sur-nettoyage retarde la guérison |
L’Organisation mondiale de la santé insiste sur un point souvent oublié dans la panique du moment : tant que c’est possible, mieux vaut maintenir l’allaitement au sein, car l’interruption brutale expose à l’engorgement et complique la reprise (OMS, alimentation du nourrisson et du jeune enfant). Si une tétée devient vraiment intenable d’un côté, tirer son lait sur ce sein quelques fois peut le mettre au repos sans tarir la lactation : une solution de transition, pas une fin en soi.
Quelques gestes simples et constants (lait maternel, séchage à l’air) aident à faire cicatriser une crevasse, une fois la cause corrigée.
La douleur persiste malgré ces gestes ?
Une crevasse qui ne guérit pas cache presque toujours un détail de prise du sein ou de succion qu’on ne voit pas seule. Une consultante en lactation IBCLC observe une tétée en direct. Elle repère la cause puis ajuste le geste avec vous.
Corriger la prise du sein
C’est l’étape qui fait guérir durablement. L’objectif : que le bébé ouvre grand la bouche et prenne une large part de l’aréole, pas seulement le mamelon.
Les repères d’une bonne prise :
- Le bébé est tourné ventre contre vous, oreille-épaule-hanche alignées, sans avoir à tourner la tête.
- Son menton est enfoui dans le sein, ses joues touchent le sein et son nez est dégagé.
- Sa bouche est grande ouverte, lèvres retroussées vers l’extérieur (surtout la lèvre inférieure).
- On voit plus d’aréole au-dessus de sa lèvre supérieure qu’en dessous.
- La succion est ample et régulière, avec des pauses de déglutition ; pas de bruit de claquement.
Le geste pour amener une bonne prise :
Approcher le bébé quand sa bouche est grande ouverte (en chatouillant sa lèvre supérieure avec le mamelon pour déclencher l’ouverture), viser le mamelon vers son palais, et l’amener d’un mouvement franc plutôt que de pencher le sein vers lui. Si la prise reste douce mais douloureuse, mieux vaut rompre la succion et recommencer : une mauvaise prise corrigée dix fois vaut mieux qu’une tétée endurée.
Quand, malgré une position soignée, la douleur persiste, il faut penser à une cause côté bébé, en particulier un frein de langue restrictif. C’est l’un des sujets sur lesquels un avis spécialisé change le plus souvent la donne : l’évaluation de la succion et des freins fait partie des situations qu’une consultante en lactation explore en consultation, parfois en lien avec un médecin (troubles de la succion et freins de langue).
Quand consulter : les signes à ne pas négliger
Une crevasse simple, prise tôt une fois la cause corrigée, guérit souvent en quelques jours. Certains signaux, eux, justifient de demander rapidement un avis professionnel :
Consultez sans attendre, si :
- la douleur dure malgré les ajustements de position ;
- la crevasse ne cicatrise pas ou saigne de façon répétée ;
- apparaît sur le sein une plaque rouge, chaude, douloureuse, avec de la fièvre et un état grippal : ce sont les signes d’une mastite, qui peut nécessiter un traitement médical ;
- si la plaie devient très inflammatoire, suintante, croûteuse ou si la douleur augmente malgré la correction de la prise du sein, un avis médical est nécessaire afin de rechercher notamment une infection ou une autre cause dermatologique ;
- vous envisagez d’arrêter l’allaitement à cause de la douleur : avant de renoncer, un regard sur une tétée peut vous aider.
Selon la situation, l’interlocuteur peut être votre médecin ou votre sage-femme ; le service de PMI ; une consultante en lactation IBCLC pour la partie technique de l’allaitement. La fièvre ou une infection relèvent, elles, du médecin ; la prescription d’un traitement aussi.
Limites : ce que cette article ne dit pas
Ce guide décrit les situations les plus fréquentes et les gestes généralement recommandés. Il ne remplace pas l’observation directe d’une tétée ni un avis médical individualisé. Chaque duo mère-bébé est différent : une cause invisible à la lecture (frein de langue, particularité anatomique, infection débutante) peut nécessiter un examen.
Si vous avez de la fièvre, une plaie qui s’infecte, un doute sur un médicament, ou si la douleur vous fait envisager d’arrêter, ne restez pas seule : faites le point avec un professionnel. Les coûts d’un accompagnement par votre sage-femme dans le cadre du suivi post-natal, ou par votre consultante en lactation IBCLC et professionnelle de santé sont souvent en partie pris en charge ; renseignez-vous auprès de votre praticien.
Vos questions courantes (FAQ) :
Une légère sensibilité les tout premiers jours peut arriver, mais une douleur vive et une plaie ne sont pas un passage normal dans le cadre de l’allaitement. Elles signalent presque toujours une prise du sein à corriger. Endurer sans agir expose à aggraver la lésion et à arrêter l’allaitement plus tôt que souhaité.
Le plus simple et le moins risqué reste le lait maternel en cataplasme, renouvelé régulièrement. La lanoline pure de qualité médicale doit être stoppée en cas de blessures ou de sensibilité. Évitez les produits non prévus pour l’allaitement et demandez conseil avant d’appliquer un traitement sur une plaie qui ne guérit pas.
Rarement. L’OMS recommande de maintenir l’allaitement quand c’est possible : l’arrêt brutal expose à l’engorgement. Si un côté est trop douloureux, on peut tirer son lait sur ce sein quelques fois pour le mettre au repos, sans tarir la lactation. La priorité reste de corriger la cause.
Oui. Une mobilité linguale limitée peut parfois contribuer à une prise du sein inefficace et à des douleurs persistantes. Une évaluation fonctionnelle permet de déterminer si la langue participe réellement aux difficultés rencontrées. Le frein de langue restrictif, mais aussi plus largement, le trouble de la succion peut être une cause de crevasses qui ne guérissent pas ; son évaluation relève d’un professionnel (consultante en lactation IBCLC, orthophoniste, médecin).
Bouche grande ouverte, lèvres retroussées, menton enfoui dans le sein, joues collées au sein et nez dégagé, plus d’aréole visible au-dessus de la lèvre supérieure qu’en dessous, succion ample avec déglutition audible. Si la tétée reste douloureuse malgré ces repères, faire observer une mise au sein par un professionnel permet de repérer ce qui échappe à l’œil quand on est seule.
Une plaque rouge et chaude sur le sein accompagnée de fièvre évoque une mastite et justifie un avis médical rapide. Une plaie qui suinte ou jaunit, ou dont la douleur augmente, peut signaler une surinfection. Dans ces cas, on consulte un médecin sans attendre.
A retenir de cet article :
Une crevasse fait mal. Elle n’est pourtant pas une fatalité, et ne devrait pas être une raison d’arrêter d’allaiter. Elle est le symptôme d’un problème mécanique, le plus souvent une prise du sein trop superficielle qui se corrige. Soulagez la douleur dès maintenant, soignez la peau, puis faites vérifier la position du bébé au sein. Si la douleur s’installe ou qu’un signe d’infection apparaît, demandez un avis professionnel sans tarder : ce qui semble insurmontable seule se dénoue souvent en consultation.
Et comme toujours, retrouvez les sources qui ont nourri cet article :
- Haute Autorité de santé (HAS) : Allaitement maternel : mise en œuvre et poursuite dans les 6 premiers mois.
- La Leche League France : Crevasses et Douleur pendant la tétée.
- Organisation mondiale de la santé (OMS) : Alimentation du nourrisson et du jeune enfant.
- Santé publique France : Le guide de l’allaitement maternel.
- Coordination française pour l’allaitement maternel (CoFAM) : L’allaitement maternel.