En bref...
Une crevasse n’est pas toujours due à une « mauvaise position » : plusieurs facteurs peuvent provoquer ou entretenir un traumatisme du mamelon.
- La prise du sein, la succion et la mobilité de la langue du bébé peuvent être à observer.
- Le débit de lait, la morphologie du sein ou du mamelon et l’utilisation du tire-lait peuvent également intervenir.
- Une infection ou une affection dermatologique de la peau peut parfois être à l’origine des lésions.
- Si la crevasse revient ou ne cicatrise pas, chercher la cause est essentiel pour éviter qu’elle ne se rouvre à chaque tétée.
Une observation de la tétée avec une consultante en lactation IBCLC permet souvent de comprendre ce qui se passe réellement et de proposer des ajustements adaptés.
A faire en premier...
« Vous avez actuellement une crevasse douloureuse ?
Avant de chercher sa cause, vous pouvez commencer par soulager la douleur et favoriser la cicatrisation.
Découvrez les gestes et soins qui peuvent aider dans l’article « Crevasses d’allaitement : soulager la douleur et guérir cicatriser« .
Table des matières de cet article
Qu'est-ce qu'une crevasse, exactement ?
Une crevasse apparaît lorsqu’un traumatisme répété de la peau du mamelon empêche celle-ci de cicatriser correctement. Dans beaucoup de situations, le traumatisme se produit pendant la tétée : le mamelon peut être comprimé ou soumis à des contraintes mécaniques répétées lorsque la prise du sein n’est pas optimale. L’Academy of Breastfeeding Medicine (ABM) cite notamment le positionnement et la prise du sein comme des causes fréquentes de douleur et de traumatisme du mamelon.
Mais une « mauvaise position » ne suffit pas toujours à expliquer une crevasse.
Deux bébés peuvent être installés de façon apparemment similaire et pourtant avoir une succion très différente. La douleur peut également être favorisée par des particularités anatomiques ou fonctionnelles du bébé, par un débit de lait important ou par des facteurs maternels.
C’est pourquoi, face à une crevasse persistante, il est intéressant d’observer une tétée complète plutôt que de regarder uniquement l’aspect du mamelon.
Explorer toutes les causes des blessures du mamelon...
1. La prise du sein est elle assez profonde ?
C’est la première chose à vérifier.
Lorsque le bébé prend principalement le mamelon au lieu d’une quantité suffisante de sein, celui-ci peut être comprimé entre la langue et le palais. Cette compression répétée peut provoquer douleur et traumatisme.
Plusieurs signes peuvent orienter vers une prise du sein insuffisamment profonde :
- douleur importante pendant toute la tétée ;
- mamelon qui ressort aplati, pincé ou déformé après la tétée (comme un rouge à lèvre) ;
- apparition progressive d’une zone douloureuse toujours au même endroit ou crevasse en ligne sur le bout du mamelon ;
- claquements ou pertes répétées de succion ;
- bébé qui glisse régulièrement vers le bout du mamelon ;
- difficultés à maintenir le sein en bouche.
Une prise du sein efficace ne se résume cependant pas à la position des lèvres. Il faut également observer ce que fait la langue, comment le bébé maintient le sein et comment il coordonne succion, déglutition et respiration.
Une douleur pendant les tétées n’est pas à banaliser…
Une sensibilité des mamelons peut être présente au début de l’allaitement et doit progressivement disparaitre. Elle est différente d’une douleur, importante, croissante ou persistante, associée ou non à une lésion du mamelon, qui mérite une évaluation.
La douleur qui empêche de profiter des tétées ou qui s’aggrave au fil des jours ne doit pas être considérée comme une étape obligatoire de l’allaitement et doit être prise en charge le plus précocement possible.
2. Le bébé a t'il des difficultés de succion ?
Parfois, la mère fait tout « correctement » mais le bébé n’arrive pas à téter de manière efficace. En effet, la succion peut être perturbée par différents facteurs : immaturité, tonus musculaire, difficultés de coordination succion-déglutition-respiration, particularités anatomiques ou encore certaines situations médicales.
Dans ce cas, modifier simplement la position peut ne pas suffire. On peut notamment observer :
- un bébé qui lâche fréquemment le sein ;
- des claquements pendant la tétée ;
- une succion très superficielle ;
- des mouvements de langue peu efficaces ;
- une fatigue rapide au sein ;
- des tétées très longues ;
- une difficulté à maintenir le vide dans la bouche ;
- des douleurs qui apparaissent malgré une installation qui semble correcte.
La question n’est donc pas seulement : « Comment positionner le bébé ? » mais aussi : « Comment le mamelon se positionne t’il dans la bouche de bébé pendant la tétée ? »
Deux puzzles à positionner parfaitement pour soulager les douleurs : la position mère-bébé puis la position mamelon-bouche.
3. Et si un frein de langue restrictif était en cause ?
Une mobilité linguale limitée peut parfois participer aux difficultés de prise du sein et aux douleurs maternelles. L’ankyloglossie, communément appelée « frein de langue restrictif », peut limiter certains mouvements de la langue et être associée à des difficultés d’allaitement. Mais la seule présence d’un frein ne permet pas de conclure qu’il est responsable des douleurs : certains bébés présentant un frein visible non restrictif, et tètent donc sans difficulté.
C’est pourquoi il est préférable d’évaluer la fonction de la langue, et pas uniquement son apparence.
On cherchera notamment à comprendre :
- comment la langue se déplace pendant la tétée ;
- si le bébé parvient à maintenir une prise profonde ;
- si la succion est efficace ;
- si le sein est maintenu sans compression excessive du mamelon ;
- si les difficultés observées sont cohérentes avec une limitation fonctionnelle.
Un frein visible n’est donc ni une explication automatique des crevasses, ni une indication automatique de traitement.
Une approche pluridisciplinaire
Plusieurs professionnels peuvent être amenés à collaborer pour évaluer la mobilité de la langue, la fonction orale du bébé et sa capacité à coordonner succion–déglutition–respiration. Le médecin généraliste, le pédiatre ou la sage-femme qui assurent le suivi postnatal sont souvent les premiers interlocuteurs des familles. Ils peuvent proposer les premières adaptations et orienter si nécessaire.
En cas de difficultés persistantes autour de l’allaitement (douleurs, prise de poids insuffisante, tétées inefficaces, fatigue importante du bébé ou de la mère…), une consultante en lactation IBCLC peut réaliser un bilan complet de la situation : observation d’une tétée, évaluation de la prise du sein, de la succion et proposition d’ajustements personnalisés.
Lorsque des difficultés fonctionnelles de succion sont identifiées, un accompagnement complémentaire peut être proposé avec d’autres professionnels formés, notamment un orthophoniste spécialisé dans les troubles de l’oralité du nourrisson et/ou un ORL, afin d’évaluer les différentes composantes nécessaires à une prise en charge adaptée.
4. Le débit de lait - Reflexe d'éjection fort - peut il provoquer des blessures au mamelon ?
Oui, le débit de lait peut également intervenir dans la mécanique de la tétée.
Un réflexe d’éjection fort (REF) peut amener certains bébés à modifier leur façon de téter : ils peuvent se raidir, s’éloigner du sein, serrer la mâchoire ou avoir davantage de difficultés à coordonner succion et déglutition. L’ABM souligne que le débit de lait maternel fait partie des facteurs pouvant influencer la qualité de la prise du sein et la dynamique de succion. Dans ce contexte, il peut être tentant de conclure que le bébé « tète mal ».
Mais il est parfois plus juste de se demander pourquoi il adopte cette stratégie de succion. Dans certaines situations, il peut également masquer ou compliquer l’identification d’une difficulté de succion préexistante : prise de poids lente au démarrage d’allaitement, supplémentation ou mise en place d’un tire-lait sans que ce ne soit le projet, blessures du mamelon…
5. Le tire-lait peut il être à l'origine des blessures ?
Absolument. Une crevasse peut apparaître ou être entretenue par l’utilisation du tire-lait, notamment lorsque le matériel est mal adapté ou utilisé avec une aspiration trop importante. L’Academy of Breastfeeding Medicine décrit notamment les traumatismes liés à une taille de téterelle inadéquate, à une pression d’aspiration excessive ou à des séances trop longues.
Si la douleur est apparue après la mise en place du tirage, il est donc important de vérifier :
- la taille de la téterelle ;
- le positionnement du mamelon dans le tunnel ;
- le niveau d’aspiration (aspirer fort ne donne pas de meilleurs tirage) ;
- la durée des séances (un tirage trop long peut créer une inflammation et un oedème) ;
- la fréquence des tirages ;
- l’état du mamelon avant et après le tirage.
Augmenter l’aspiration ne signifie pas tirer davantage de lait. Une séance de tirage ne devrait jamais être douloureuse.
6. Une inflammation du mamelon peut elle ressembler à une crevasse ?
Toutes les lésions du mamelon ne sont pas dues à la mécanique de la tétée. Un eczéma, ou une dermatite peuvent provoquer des rougeurs, des fissures, des démangeaisons, des brûlures ou des lésions autour du mamelon et de l’aréole.
Les produits utilisés pendant l’allaitement peuvent également être en cause : coussinets d’allaitement, lessive, parfums, crèmes ou autres produits appliqués sur la peau peuvent provoquer une irritation ou, chez certaines personnes, une réaction allergique. La lanoline elle-même peut, dans certains cas, être responsable d’une dermatite de contact.
C’est une raison supplémentaire pour ne pas multiplier les produits lorsque le mamelon est déjà irrité.
7. Une infection est elle forcément responsable ?
Une crevasse peut constituer une porte d’entrée à une infection. Une infection superficielle peut notamment s’accompagner d’un suintement, de croûtes ou d’une inflammation de la peau. En revanche, une douleur du mamelon ne signifie pas automatiquement qu’il y a une infection à Candida ou à une bactérie.
L’ABM souligne que les rôles respectifs des bactéries et des levures dans les douleurs mammaires persistantes restent complexes et que certains microorganismes peuvent être retrouvés chez des personnes ne présentant aucun symptôme.
Il est donc préférable de rechercher d’abord l’ensemble des causes possibles plutôt que de considérer systématiquement une douleur comme une « mycose ».
Pourquoi la crevasse revient elle toujours au même endroit ?
C’est une information particulièrement intéressante. Si la crevasse réapparaît systématiquement au même endroit, cela peut orienter vers un mécanisme traumatique qui se répète.
Par exemple :
- le mamelon est comprimé toujours au même endroit ;
- le bébé prend le sein de manière symétrique ;
- son palais, sa machoire ou ses gencives exercent un point de pression ;
- le tire-lait exerce une traction localisée ;
- une affection dermatologique fragilise une zone précise.
La localisation et l’aspect de la lésion sont donc des éléments utiles lors de l’évaluation.
Comment trouver la (les) causes de vos douleurs ?
Pour comprendre l’origine d’une crevasse, il peut être nécessaire d’évaluer le binôme mère-bébé pas à pas.
1. Observer le mamelon
On regarde notamment :
- l’emplacement de la crevasse (une crevasse autour du mamelon ne donne pas la même information qu’une crevasse au bout du mamelon)
- sa profondeur et son aspect ;
- la présence de rougeur associée, de croûtes ou suintement ;
- la forme du mamelon avant et après la tétée.
2. Observer une tétée
C’est souvent l’un des éléments les plus informatifs. On peut alors observer :
- l’installation mère-bébé ;
- la prise du sein ;
- la profondeur de la prise ;
- les mouvements de la langue et de la mâchoire ;
- la qualité de la succion, les déglutitions et la coordination succion-déglutition-respiration,
- les pertes de vide ;
- les réactions du bébé au débit de lait ;
- l’évolution de la douleur au cours de la tétée.
L’ABM recommande une évaluation complète de la dynamique de succion lorsqu’une difficulté de prise du sein ou de coordination est suspectée.
3. Evaluer le bébé
Selon la situation, on peut également rechercher :
- une limitation de mobilité linguale ;
- une particularité anatomique ;
- un tonus particulier ;
- une difficulté de coordination ;
- une asymétrie ;
- une difficulté à maintenir le sein.
L’objectif n’est pas de chercher une anomalie à tout prix, mais de comprendre ce qui se passe réellement pendant la tétée.
4. Evaluer le matériel de tirage
Si vous utilisez un tire-lait, l’observation d’une séance peut être très utile pour rechercher un traumatisme mécanique.
Corriger la (les) cause(s) des blessures
Une fois le mécanisme identifié, on met en place le plan d’action personnalisé. Il peut s’agir de :
- modifier l’installation mère-bébé ;
- améliorer la prise du sein ;
- changer l’orientation du bébé ;
- adapter la position pour favoriser une prise plus profonde ;
- accompagner le bébé dans une meilleure organisation de sa succion ;
- adapter la gestion d’un débit de lait important ou à l’inverse, soutenir un meilleur transfert de lait;
- modifier le type et l’utilisation du tire-lait ;
- revoir la taille, la forme ou le positionnement des téterelles ;
- prendre en charge une affection cutanée ;
- orienter vers un professionnel de santé lorsque la situation nécessite un diagnostic ou un traitement médical.
L’objectif est toujours le même : réduire le traumatisme qui entretient la lésion.
Les traitements locaux des mamelons douloureux (lanoline, lait maternel exprimé, pansements hydrogel, coquilles, pommades diverses…) ont été étudiés, mais les données scientifiques disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’un traitement soit clairement supérieur aux autres. Une revue Cochrane publiée en 2014 a analysé 4 essais contrôlés randomisés incluant 656 femmes allaitantes. Les études évaluaient notamment la lanoline, les coussinets de glycérine, les coquilles associées à la lanoline, le lait maternel exprimé et une pommade. Les auteurs concluent qu’il n’existe pas suffisamment de preuves pour recommander une intervention locale spécifique comme traitement de référence des douleurs du mamelon. Ces résultats ne signifient pas que les soins locaux sont inutiles : ils peuvent apporter du confort et accompagner la cicatrisation. En revanche, ils ne remplacent pas la recherche de la cause du traumatisme. Lorsque les douleurs ou les crevasses persistent, l’élément central reste d’identifier ce qui entretient la lésion : prise du sein, efficacité de la succion, utilisation du tire-lait, irritation cutanée ou autre facteur associé.
Une fois la cause identifiée, les soins locaux peuvent accompagner la cicatrisation et améliorer le confort. Retrouvez ici les conseils pour soulager une crevasse d’allaitement et favoriser sa guérison.
Consulter pour des crevasses d'allaitement, si...
- la crevasse ne cicatrise pas, elle s’agrandit ou se rouvre régulièrement ;
- la douleur reste importante malgré les changements de position ;
- le mamelon ressort systématiquement déformé après la tétée ;
- le bébé fait régulièrement des claquements ou perd le sein ;
- les tétées sont très longues ou semblent inefficaces ;
- vous suspectez une difficulté de succion ;
- vous avez l’impression que votre bébé ne parvient pas à prendre le sein profondément ;
- vous utilisez un tire-lait et celui-ci provoque des douleurs ou des lésions ;
- les lésions ressemblent davantage à un eczéma ou à une irritation ;
- la plaie devient très inflammatoire, suintante ou croûteuse ;
- la douleur persiste malgré la correction de la prise du sein.
Vos questions courantes (FAQ) :
Pas forcément. Une prise du sein insuffisamment profonde est une cause fréquente de traumatisme du mamelon, mais d’autres facteurs peuvent intervenir : succion, mobilité linguale, débit de lait, morphologie du sein ou du mamelon, tire-lait ou affection cutanée.
Si elle revient au même endroit, il est intéressant de rechercher un traumatisme qui se reproduit pendant la tétée ou le tirage. La prise du sein, la succion du bébé et le matériel d’expression du lait sont notamment à vérifier.
Non. Un frein lingual restrictif peut parfois participer à une difficulté de prise du sein, mais sa simple présence ne signifie pas qu’il est responsable des douleurs ou des crevasses. C’est la fonction linguale et la coordination succion-déglutition-respiration et leur impact sur la tétée qui doivent être évalués.
Oui. Une téterelle mal adaptée en taille ou en forme, le type de tire-lait ou une mauvaise utilisation du tire-lait, ainsi que des séances trop longues peuvent provoquer ou aggraver un traumatisme du mamelon.
Une crème peut parfois apporter du confort, mais elle ne corrige pas la cause du traumatisme. Si la crevasse se rouvre à chaque tétée, il est surtout important d’identifier ce qui provoque la lésion.
Une crevasse ne nécessite pas en elle-même l’arrêt de l’allaitement. En revanche, certaines situations médicales particulières, comme une infection herpétique localisée au niveau du mamelon, peuvent nécessiter des précautions spécifiques et un avis médical. La conduite à tenir dépend notamment de l’importance de la lésion, de la douleur et de sa cause.
La douleur, quant à elle, peut vous donner envie de tout arrêter. D’où l’intérêt de consulter le plus précocement possible afin d’identifier et de traiter la cause de la crevasse.
Et comme toujours, les sources de cet article :
- Dennis CL, Jackson K, Watson J. Interventions for treating painful nipples among breastfeeding women. Cochrane Database Syst Rev. 2014;12:CD007366.
- Berens P, Eglash A, Malloy M, Steube AM. ABM Clinical Protocol #26: Persistent Pain with Breastfeeding. Breastfeed Med. 2016;11:46-53.
- LeFort Y, Evans A, Livingstone V, et al. ABM Position Statement on Ankyloglossia in Breastfeeding Dyads. Breastfeed Med. 2021;16:278-281.
- World Health Organization. Breastfeeding: How to Support Success.
- World Health Organization. Baby-Friendly Hospital Initiative: Breast and Nipple Conditions.